image décorative titre interne et lien-retour vers la home page française
 
image décorative

 

arrow back

Occident terrien contre marchands et routes commerciales de l'Orient

- vous aurez noté que nous avons modifié cette page alors qu'elle faisait l'objet du lien n° 2 de "Page du jour"; nous nous en excusons auprès des utilisateurs du site qui l'auraient déjà lue -

L'Occident, sous les Carolingiens, était essentiellement devenu un empire continental, replié sur le vieux coeur austrasien, agricole, où le commerce n'était pas la valeur dominante. Dans le même temps, par contre, d'autres régions du monde d'alors -le monde arabe ou le monde chinois des Tang- étaient devenus des centres de commerce, d'agriculture ou d'industrie. Le lien principal entre le monde carolingien, rural, et ces mondes actifs et vibrants, se fit essentiellement par les "Radhanites", des marchands juifs du commerce lointain. L'Empire byzantin, lui, quoique sur un autre mode, restait, lui aussi, un empire seulement terrien

Le monde arabe

Le rapide dévloppement de la conquête arabe fit que le monde arabe s'étendit rapidement, pendant les VIIème et VIIIème siècles, de jusqu'à l'Espagne, à l'Ouest, jusqu'au Pakistan, à l'Est. Cette base objective s'accrut encore par la mise en place à Bagdad du califat abasside, d'inspiration persane, lequel atteint son apogée au milieu du IXème siècle et qui dura jusqu'au XIIIème siècle

Le monde islamique fut un monde de marchands et non pas de noblesses, telles celle d'Europe, d'Inde ou de Chine. Ce sont ces marchands qui furent à l'origine de l'étendue de l'apogée que connut le monde arabe entre VIIIème et XIIIème siècle. Les historiens évoquent même cette période comme l'un des exemples de mondialisation avant la mondialisation. Le monde arabe finit par connaître une véritable économie de marché, avec le "dinar" monnaie stable, diverses techniques commerciales (ainsi, parmi beaucoup d'autres le crédit, les chèques, les startups, les comptes d'épargne, etc.) et une urbanisation avancée. Les marchands arabes contrôlaient les routes du commerce à l'Ouest, en Afrique et à l'Est, en Asie. C'est ce vaste réseau de la marchandise qui permit de spectaculaires avancées en matière d'agriculture (ce sont les Arabes qui inventèrent la rotation des cultures, des techniques sophistiquées d'irrigation, ou de nouvelles plantes et produits). Ces techniques et produits furent d'ailleurs exportées partout dans le monde musulman d'alors. Et ces réseaux de marchands permirent aussi des avancées en terme d'industrie (diverses techniques telles les moulins hydrauliques ou les barrages ou divers domaines, ainsi la parfumerie, les mines ou l'industrie sucrière)

La renaissance intellectuelle remarquable que l'on constate à l'époque carolingienne à Bagdad et dans d'autres centres -tels Cordoue, Kairouan ou Fès- a également été liée à ce vaste ensemble arabe. Cet effort se fit surtout dans une direction humaniste et rationaliste, celle de l'"ijtihad", cette école de pensée libérale de l'Islam, qui, s'opposant à une orthodoxie forte, dura jusqu'au XIIIème siècle. La richesse du monde arabe, d'une part, et les besoins, en termes de savoir-faire, pour l'agriculture ou l'industrie, amenèrent ce très fort développement de tous les domaines du savoir, de la science, l'astronomie, la médecine et autres aux secteurs, plus orientés vers la pratique, de l'agronomie, des sciences de l'ingénierie, de la chimie ou de l'architecture. Ce développement de l'érudition fut également favorisé par l'apparition des premières universités du monde, des premières bibliothèques de prêt, par exemple, ou la fabrication du papier (invention que les Arabes avaient appris de prisonniers chinois faits à la bataille de Talas, en 751). Les sciences politiques, le droit, les techniques juridiques commerciales bénéficièrent aussi du mouvement, ainsi que le souci d'institutions de santé publique. Le mouvement fut également aidé lorsque les califes de Bagdad, donnant la préférence aux érudits et aux scientifiques (par la célèbre "Maison de la Sagesse"), firent que la ville devint le lieu ou se fusionnèrent tous les savoirs de différents lieux et pays (Rome, Chine, Inde, Perse, Byzance). A titre d'exemple de cette vitalité intellectuelle, on peut noter que l'Espagne musulmane, chaque année, produisait un total de 60000 traités, poèmes, ouvrages polémiques ou compilations, ou que la bibliothèque du Caire finit par contenir 2 millions d'ouvrages...

La "Pax Sinica" sous les Tang

Un autre facteur qui contribua à ce rôle accru des marchands et des routes du commerce en Orient fut l'époque de la dynastie Tang en Chine, entre 618 et 900. Se développa alors une ère de "Pax Sinica", fondée sur la Route de la Soie. Elle vit le développement d'un fort mouvement commercial en direction du Moyen-Orient et des mers du Sud de la Chine. Les marchands perses ou sogdiens, bien placés au centre de la Route de la Soie, bénéficièrent de cet âge d'or de la route des caravanes d'Asie Centrale. Des Turcs, des Iraniens, des Indiens et des marchands d'autres nationalités encore -ainsi que des Japonais, Coréens ou Malais qui, eux, venaient des routes maritimes- vinrent vivre dans la capitale des Tang, Chang'an (l'actuel Xi'an, en Chine) en faisant la ville la plus cosmopolite -mais aussi la plus grande- du monde. Les jonques chinoises allaient jusqu'en Mésopotamie ou sur la côte est de l'Afrique! La Route de la Soie, cependant, ne resta réellement ouverte que pendant deux périodes de 60 et 20 ans. De plus, il semble que les Chinois avait conservé un fort système de contrôle des étrangers, avec des points de contrôle le long de la Route de la Soie et un système de permis de voyage. Le banditisme, de plus, était un problème. Une forme de rivalité tendit à s'installer avec le monopole que les Arabes tendaient à installer à l'Ouest des Chinois et ceux-ci s'efforcèrent de contourner les routes arabes. La dynastie Tang fut une période du développement du bouddhisme en Chine et, là aussi, la prospérité économique permit le développement d'érudits célèbres et variés ainsi que d'innovations techniques (imprimerie à partir de bloc xylographiques, améliorations de la science de la cartographie, compilations médicales, etc.). Mais cette renaissance chinoise sous les Tang, soit du fait du temps plus court sur lequel elle se développa, soit du fait du système confucéen de l'érudition, ne parvint pas à l'apogée que connut celle du monde arabe

La dynastie suivante, celle des Song, qui commença vers 960, vit à nouveau une ère de prospérité économique. Celle-ci, cette fois, fut due à un développement massif de la population chinoise, qui fut multipliée par deux. Cela mena à ce que certains appellent une "révolution industrielle", avec, par exemple, une consommation annuelle et par tête de 1,5 kg de fer (1 kg à la même époque en Occident), les villes les plus grandes du monde de l'époque, ou un produit intérieur brut par tête légèrement supérieur à ce qu'il était en Occident à la même époque (vers l'an Mil). Les routes maritimes ressuscitèrent aussi à cette époque. Les sciences et les techniques évoluèrent aussi, comme elles continuaient de le faire dans le monde arabe (canaux, imprimerie à caractères mobiles, poudre à canon, cartographie, mathématiques, etc.). La Chine, cependant, tendit à toujours maintenir un fort secteur économique d'Etat à côté des initiatives privées. Le néo-confucianisme -le confucianisme renouvelé par le bouddhisme- trouve son origine sous cette dynastie des Song

Les Radhanites, les maîtres du commerce lointain, qui faisaient le lien entre l'Occident terrien et l'Orient marchand et industriel

On ne saurait passer sous silence que les grandes routes du commerce, en Eurasie, furent contrôlées, de l'an 600 à l'an 1000, par des marchands juifs, les Radhanites -ou Radanites. Les Grandes Invasions, par les désordres qu'elles apportaient, avaient largement désorganisé les routes romaines du commerce. L'Empire byzantin, lui, tendit vite à devenir un empire "terrien", peu soucieux de commerce. Ce sont ainsi ces Radhanites qui perpétuèrent le grand commerce. Une source arabe de la fin du IXème siècle -le Kitab al-Masalik wal-Mamalik (le Livre des Routes et des Royaumes, d'Abou I-Quasim Ubaïd Allah ibn Khordadbeh, un fonctionnaire sous le calife abbasside al-Mutammid)- décrit le réseau de ces routes: ces marchands, qui parlent arabe, persan, grec, franc, espagnol et slave, utilisent des routes de terre ou de mer et commercent les eunuques, les femmes esclaves, des enfants mâles, des soieries, des castors, des martes et autres fourrures, et des épées du monde franc vers le Sind, l'Inde et la Chine et, dans l'autre sens -y compris vers Byzance- le musc, l'aloès, le camphre, la cannelle et d'autres produits de l'Orient

Il semble que ces marchands juifs soient les descendants des Juifs installés en Gaule à partir du IVème siècle -d'abord dans les vallées du Rhône et de la Saône puis ailleurs- et qui y menaient essentiellement des activités de commerce. Leur sort empira avec l'admission du catholicisme dans l'Empire romain, s'améliora légèrement au temps des désordres des Grandes Invasions puis se détériora de nouveau du fait du catholicisme des Francs, jusqu'au choix qui leur fut fait par Dagobert Ier, en 633, de se convertir ou de quitter le royaume. Les désordres de l'époque mérovingienne, cependant, firent que les marchands juifs revinrent dans le royaume franc, s'installant principalement à Metz, Verdun et Narbonne. Les Radhanites, aussi appelés "Judaei", seraient distincts des "Syri". Les "Syriens" auraient été des marchands chrétiens, de Syrie, qui pratiquaient le commerce, sous les Mérovingiens, entre l'Occident et l'Orient et qui auraient cessé leur activité au moment de la conquête du Proche-Orient par les Arabes. Certains, cependant, pensent que les termes "Judaei" et "Syri" étaient synonymes, désignant, d'une façon générale, ceux qui pratiquaient le grand commerce

Utilisant quatre routes principales (d'Arles et Marseille à l'Inde par l'Egypte et la mer Rouge; par mer jusqu'en Syrie, l'Irak puis le Golfe Persique et l'Orient; par Prague, chez les Bulgares puis la Route de la Soie; de l'Espagne au Proche-Orient par l'Afrique du Nord puis l'Orient), menant des caravanes sur ces longs chemins (il fallait un an pour joindre Cordoue à Baghdad), essaimant des communautés juives au long des routes, les Radhanites contrôlaient ainsi le grand commerce entre l'Occident et l'Orient. Les Carolingiens leur accordèrent divers privilèges et ils fréquentèrent la cour de Charlemagne et de Louis le Pieux. Du fait des interdits réciproques sur leurs marchands entre l'Occident et les autres mondes, les Radhanites jouèrent, de plus, le rôle d'intermédiaire entre ces mondes divers: ainsi, le célèbre Isaac, un marchand radhanite de Narbonne, fut envoyé auprès d'Haroun-al-Rachid, comme émissaire, avec deux nobles francs, pour obtenir l'appui du calife contre les émirs de Cordoue. C'est Isaac qui, après un voyage de 5 ans, revint à Aix-la-Chapelle, rapportant un éléphant, cadeau du calife. Les deux Francs moururent au cours du voyage. Il semble bien que les Radhanites ramenèrent de Chine le collier d'épaule, par exemple, voire le papier. Utilisant la lettre de change, les voyages des Radhanites permirent également la circulation des idées et des inventions: les chiffres "arabes", des produits et recettes médicamenteux. Un aspect moins attirant de l'activité des Radhanites est qu'ils commerçaient les esclaves, surtout des pays slaves à l'Espagne musulmane, puis vers l'Egypte et la Syrie. Verdun, un des principaux centres commerciaux de ces marchands et un grand marché d'esclaves, était le lieu où l'on castrait les eunuques

Le déclin des Radhanites fut sans doute dû à la chute des Tang de Chine, en 908, à celle du royaume khazar, 60 ans plus tard, et aux invasions turques au Moyen-Orient. Les routes commerciales d'Asie, du Caucase et d'Asie Centrale devinrent dangereuses et la Route de la Soie coupée. La fragmentation politique du monde franc autant que du Proche-Orient augmentèrent les nécessités et les opportunités du commerce, faisant naître de nouveaux marchands. Les problèmes au sein de l'Empire carolingien, de plus, avaient amené à des attitudes moins favorables aux Juifs. Une partie des épices que l'on trouvait dans l'Empire franc disparurent au Xème siècle. Il semble évident que les Radhanites, voyageant jusqu'en Chine, durent permettre que les souverains francs connussent l'existence de ces contrées lointaines et de celles qui leur étaient associées

Conclusion

Les historiens, particulièrement en ce moment puisque la mondialisation est à la mode, tendent à souligner que de tels systèmes économiques globalisant ont tendu à exister à diverses époques de l'histoire mondiale. L'Empire carolingien, lui, soit du fait d'un trait de caractère des Francs d'Austrasie, soit du fait de la désorganisation des routes du commerce du fait de la conquête arabe en Méditerranée, resta un empire terrien et agricole, situé au coeur des régions rhénanes ou de l'Europe. De plus, alors que le développement intellectuel dans le monde arabe ou chinois, à la même époque, fut essentiellement lié soit à la prospérité des marchands, soit à l'économie, fortement contrôlée par l'Etat de la Route de la Soie et des jonques, on ne doit pas manquer de souligner que la renaissance intellectuelle carolingienne, elle, fut d'abord un mouvement que l'on pourrait qualifier d'"idéologique": ce fut une volonté de disposer d'un clergé plus instruit aussi qu'un moyen d'exhalter le pouvoir des empereurs