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Les origines du système féodal

Le legs de Rome, en matière de relations sociales, réside en le "patronage", le fait que des paysans libres, devant les désordres des temps, se placent, sur un grand domaine, dans la dépendance économique et politique d'un puissant propriétaire foncier. Les Germains, eux, apportent avec eux le concept de "compagnonnage guerrier", des sortes d'associations de guerriers autour d'un chef de guerre, lequel partage des terres ou des butins. Les temps des désordres mérovingiens perpétuent ces différentes formes de relations personnelles et sociales. Les désordes du monde mérovingien forment le milieu idéal pour l'émergence des "suites armées", des groupes d'"antrustions", les suites armées des personnages de rang royal. La "commendatio" et l'octroi de bénéfices apparaissent également, faisant que certains deviennent les "vassaux" d'un "senior", pour rechercher une protection par ces temps troublés. En échange, ils s'engagent dans un service honorable au profit du "senior". Ces engagements n'ont en aucun cas, obligatoirement, un caractère militaire. Ce sont même plutôt surtout des hommes libres qui s'engagent au service d'un homme libre plus puissant. D'autre part, d'une façon totalement indépendante, on voit les puissants accorder des terres, "à titre de bienfait", des "benefectum", des "bienfaits", "bénéfices", à certaines personnes. Le bienfait est tenu à titre viager seulement par son détenteur. Pendant l'époque mérovingienne, les deux institutions restent indépendantes: il est rare qu'une personne devenant le vassal d'une autre reçoive, à ce titre, un bénéfice

Par contre, dès les premiers Carolingiens, les deux pratiques de la "commendatio" et de l'octroi d'un bénéfice convergent: l'octroi d'un bénéfice devient l'engagement du puissant auquel on se recommande et cela dans le cadre de la formation de l'armée carolingienne car Pépin II, Charles Martel, puis Carloman et Pépin ont besoin de guerriers, et surtout de guerriers à cheval. Les vassaux du roi deviennent plus nombreux et leur engagement leur vaut l'octroi de domaines. Ces domaines ont pour but de leur permettre de s'équiper militairement et d'apporter cette force militaire au souverain. Le domaine permet également au guerrier d'équiper d'autres soldats. Les domaines que les rois francs octroient sont prélevés sur les domaines personnels ou royaux (le fisc) des souverains francs. Ils sont alors donnés en pleine propriété. Certains des domaines sont cependant aussi prélevés sur les biens de l'Eglise franque. Ils sont alors donnés "precaria verbo regis", "à titre précaire au nom du roi". Ce sont les fameuses "précaires", domaines qui, comme leur nom l'indique, doivent, une fois les besoins militaires du monde franc passé, retourner à l'Eglise

L'institution des vassaux semble stabilisée sous Charlemagne et Louis le Pieux. Elle se perpétue ensuite, y compris dans les différentes entités territoriales et royaumes nés de la désintégration de l'empire. L'institution est connue et on l'évoque dans les dispositions règlementaires royales. Par ailleurs et surtout, dès sous Pépin III -s'affirmant ensuite essentiellement sous Charlemagne et Louis le Pieux- la "vassalité" -pour employer ce mot pour désigner l'engagement des guerriers en tant que vassaux des rois francs et des puissants et l'octroi, en contrepartie d'un domaine, d'un "bénéfice"- s'imbrique dans les institutions carolingiennes et en devient un des éléments structurants. D'une part l'institution se généralise: les vassaux des rois francs, les vassaux des évêques, des abbés, les vassaux des comtes carolingiens, forment l'ost. Ce sont, du fait des domaines octroyés qui leur permettent de s'équiper en tant que guerriers à cheval, les guerriers du royaume et de l'Empire. Les vassaux du roi et des comtes, de plus, sont tenus de participer aux assemblées judiciaires comtales, rendant ces institutions judiciaires effectives. Enfin, alors que les vassaux royaux s'accroissent en nombre, comme on vient de le voir, Charlemagne généralise, en outre, une pratique apparue à l'époque de Pépin, à savoir que, systématiquement, les comtes et les autres officiels de haut rang de l'Empire deviennent des vassaux du souverain. La pratique est définitivement établie sous Louis le Pieux. Ces vassaux de l'empereur, à leur tour, développeront, leur propre cercle de vassaux. Ainsi, la vassalité "en soi", ces relations inter-personnelles, le bénéfice -l'octroi d'une terre comme lié à l'entrée en vassalité, et la vassalité institutionnalisée au niveau des comtes et des grands de l'empire franc, mènera à la féodalité "classique" d'à partir la fin du Xème siècle. Lorsque le principe de l'autorité de l'empereur ne s'exercera plus au centre de l'Empire, puis celle des souverains dans les royaumes nés du démembrement de celui-ci, un mouvement de dissociation envahira la relation vassalique et bénéficiale, en faisant la cause du désordre final de l'époque carolingienne et la base de l'émergence des nouveaux pouvoirs. Les comtes, les princes territoriaux se rendront indépendants du pouvoir central, dans un premier temps, dans la première moitié du Xème siècle, puis, le mouvement s'accentuera, dans la seconde moitié du siècle, gagnant des strates de plus en plus basses. Finalement, aux âges les plus sombres de l'an Mil, le mouvement descendra jusqu'aux fameuses "seigneuries", ces domaines, avec un château, un châtelain, ses hommes d'armes et les paysans du lieu qui, sur des territoires atteignant la taille d'une commune contemporaine, exerceront, dans ces temps sans plus d'autorité, la réalité du pouvoir au quotidien

Ainsi, recentrage du modèle de la villa mérovingienne, encore d'époque romaine, sur, à la fois géographiquement et structurellement, la villa carolingienne, développement général de l'engagement vassalique et de l'octroi d'un bénéfice comme base structurante de l'"armée" carolingienne, interpénétration de l'engagement vassalique et des fonctions comtales, constituent la marque de l'époque carolingienne. Ajoutés à une Eglise rendue plus efficace, le mouvement tendait naturellement vers un empire franc stable qui aurait assuré la première synthèse entre le legs des institutions de Rome et des peuples habitant la partie occidentale de l'ancien Empire romain, et les apports nouveaux du catholicisme et des peuples germaniques. Des frontières reconnues et sûres du fait du puissant ost des vassaux, de grands domaines permettant la vie normale des populations, une Eglise restaurée dans ses privilèges et son efficacité, le réseau des fonctions comtales et les missions des "missi dominici", un monde en éloignement de la Méditerranée, recentré sur le monde rhénan, tout cela menait naturellement à l'émergence ordonnée d'une civilisation de synthèse. Les événements en décidèrent autrement. Ce sera finalement lorsque la désintégration aura atteint son plus bas, vers l'an Mil, que, à partir des seigneuries et des coutumes et de la volonté de l'Eglise de pacifier par la "Paix de Dieu" les féodaux turbulents, que la synthèse se fera d'elle-même, menant, aux alentours de 1250, à la civilisation médiévale, apogée de la rencontre entre Rome, l'Eglise et les tribus germaniques

RESUME - Le système féodal, qui est la marque de l'époque suivante, voit ses premiers éléments apparaître à l'époque carolingienne: la vassalité, un lien personnel, et le bénéfice, une terre octroyée qui permet au vassal d'assurer son équipement
militaire. La vassalité, par ailleurs, s'imbrique dans les structures administratives de l'empire. C'est sur ces bases, qu'au cours de la désintégration de l'empire carolingien, naîtra le système féodal achevé du Moyen-Age