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L'Eglise d'Orient à l'époque carolingienne

L'éloignement graduel entre l'Eglise d'Occident et celle d'Orient

L'émergence d'une Eglise d'Orient est, bien sûr, essentiellement liée à la division de l'Empire romain entre une partie ouest et une partie est à partir du règne de Dioclétien et devenue définitive sous celui des fils de Théodose I au tournant des IVème et Vème siècles. Si l'on s'en tient à l'histoire des religions, la Chrétienté primitive, au début du IVème siècle, était structurée en trois patriarcats: Rome, Alexandrie, Antioche. En 451, deux autres patriarcats étaient apparus, Constantinople et Jérusalem. Toujours sur le plan religieux, les Chrétiens de ces temps avaient toujours considéré que leurs patriarches éaient leurs chefs immédiats mais que, par contre, le patriarche de Rome -c'est à dire le pape- étaient le chef supérieur de l'Eglise (ce qui était essentiellement dû à la prééminence de Pierre, le chef des Apôtres et le détenteur des clefs). Le pape, de plus, dans son patriarcat, était le chef des Chrétiens d'Occident au même titre, par exemple, que le patriarche d'Antioche était celui des Chrétiens de son patriarchat. Rome, en tant que tête de la Chrétienté, était le lieu où l'on apportait toutes les questions qui n'avaient pas pu être réglées au niveau local. Cela, naturellement, tendait déjà à éloigner Rome des Chrétiens des patriarcats de l'Est. Ils voyaient leur patriarche comme leur chef le plus proche d'eux, celui auquel ils étaient d'abord loyaux et le pape, à Rome, n'était que l'autorité à laquelle on recourait en dernier recours

Les circonstances politiques et historiques approfondirent cette première cause de distance entre l'Eglise d'Occident et une Eglise d'Orient. Les Invasions Barbares du Vème siècle finirent par amener la chute de l'Empire romain, dans sa partie occidentale. S'y développèrent les royaumes barbares. Les empereurs de Constantinople, par contre, perpétuèrent l'Empire, sous une forme grecque. Et cela ne fut pas sans conséquences sur les relations entre le pape de Rome et les patriarches d'Orient. Le sort du patriarcat de Constantinople devenait, de facto, lié au sort de l'Empire d'Orient. Il devint officiellement patriarcat en 451, au concile de Chalcédoine. Alors que Constantinople devenait la Nouvelle Rome, il était tentant pour le patriarche de développer sa fonction vers quelque équivalent du siège qui se trouvait dans l'Ancienne Rome. Deux hérésies, de plus, le nestorianisme et son opposé, le monophysisme, contribuèrent, au Vème siècle, à encore plus de distance entre les deux parties de l'Eglise catholique. Ces schismes donnèrent, d'une part, naissance à des Eglises nouvelles qui rompirent avec Constantinople, d'autre part, contribuèrent à l'affaiblissement radical des deux patriarcats, Alexandrie et Antioche, au sein desquels ils étaient nés. Constantinople, corrélativement, gagna en puissance. La conquête arabe, enfin, termina d'affaiblir définitivement les deux patriarcats d'Alexandrie et d'Antioche. Constantinople, siège de l'empereur et de la Cour, devint ainsi le seul et naturel chef des Chrétiens de l'ancienne partie orientale de l'Empire romain. La Chrétienté, à l'Est, devenait graduellement quelque chose de différent et d'original. La différence de rite, la question de la langue -le Latin à l'Ouest, le Grec à l'Est- à une époque où l'on n'apprenait pas les langues étrangères, le fait aussi que les papes s'étaient toujours opposés au développement en importance du siège de Constantinople, tout cela menait à l'éloignement des parties orientales et occidentales de l'Eglise. Tout cela, bien sûr, d'un strict point de vue ecclésial. Car, dans ce contexte, Byzance et, sans doute, le patriarche de Constantinople, envisagèrent, aux moments de leur plus grande force au cours de ces époques, de purement et simplement rattacher Rome à Constantinople et d'avoir le patriarcat de Constantinople comme, définitivement, la Nouvelle Rome -au sens religieux, autant que Constantinople était devenue la Nouvelle Rome au sens politique. Rome, ainsi, ne défendait plus seulement des points de vue théologique, ou de hiérarchie ecclésiastique, elle jouait purement et simplement son rôle en tant que chef de la Chrétienté. Cette "annexion" fut près de se réaliser -les Byzantins, aux époques de leur plus grande puissance, finirent par contrôler les élections pontificales- mais elle ne se transforma jamais en une annexion définitive de Rome à Constantinople. pour plus de détails sur l'implication de la papauté dans la géopolitique de l'époque, voir à La géo-politique en Europe depuis vers l'an 300

La marche au schisme

La distance entre les deux moitiés de la Chrétienté ouvrit souvent la voie à des schismes entre Rome et Constantinople. Les deux Eglises se séparèrent en 343-398, 404-415, 484-519 et 640-681. Bien que toujours guéries par le temps, ces séparations n'en contribuèrent pas moins à continuer d'affaiblir le sens de l'unité. On notera, comme un fait intéressant, que la plupart de ces schismes trouvèrent leur origine dans des divisions qui n'affectaient que l'Empire d'Orient. Le dernier de ces clashs fut la question de l'Iconoclasme, qui dura pendant 61 ans. L'Iconoclasme est cette querelle grecque sur le rôle que doivent tenir les images dans le culte et les prières. Une suspicion à l'encontre des icônes existait dans toute la Chrétienté et particulièrement en Orient, du fait de la secte hérétique des Pauliciens. Ils tenaient la matière pour le Mal et demandaient que soient abolies toutes les formes extérieures d'adoration, tels les sacrements, les rites, les images et les reliques. Ils avaient toujours eu de l'influence à la cour de Constantinople depuis le VIIème siècle et, au début du VIIIème siècle, plusieurs évêques d'Orient leur avaient apporté leur support. Les Iconoclates finirent par avoir l'appui de l'empereur. Léon III l'Isaurien (716-741) déclencha une première persécution. L'empereur, d'une part, voyait les icônes comme la cause de la difficulté à convertir les Juifs et les Musulmans; il voulait, de plus, apurer et centraliser l'Eglise d'Orient. Une forme de rationalisme, enfin, opposée à la piété des moines -tendance qui se verra à plusieurs occasions dans l'Empire byzantin- motiva Léon III. Le clergé séculier, enfin, était iconoclaste par opposition aux moines, dont il jalousait la richesse et la puissance, les moines, eux, étant favorables aux icones. Le pape, en tant que lieu d'appel en dernier recours, fut impliqué dans les débats: l'empereur byzantin lui ordonna de convoquer un concile pour soutenir le mouvement iconoclate. Grégoire II (713-731) refusa. La querelle, bien sûr, ajoutait au fait, qu'à l'époque, l'Italie et le pape prenaient de plus en plus leurs distances par rapport à l'empereur de Byzance. De nombreux moines grecs s'enfuirent en Occident. Le conflit iconoclaste continua sous le nouveau pape, Grégoire III, puis sous le fils de Léon III, Constantin V Copronyme (741-775). Une pause, puis, finalement, un arrêt de la campagne iconoclaste se produisit vers 780, sous l'impératrice Irène, veuve de Léon IV. Elle restaura les icônes et les reliques, ainsi que la faveur des moines grecs et convoqua le Second Concile de Nicée (787) qui fut approuvé par le pape Adrien Ier (772-795). Les iconoclastes revinrent cependant au pouvoir en 814 et les persécutions recommencèrent pendant 28 ans, essentiellement avec l'appui de l'armée. Une fois de plus, ce fut une impératrice-régente, Théodora, qui restaura la paix en 842. Toutes les icônes furent replacées dans toutes les églises de l'Empire le premier dimanche de Carême 842

La querelle du "Filioque" fut l'autre étape en direction du schisme. Les premiers énoncés du dogme catholique énonçait que le Saint-Esprit procédait à la fois du Père et du Fils. Il semble que même les théologiens d'Orient aient aussi adhéré à ce point de vue. Mais le Credo de Constantinople -l'acte de la foi, défini au concile de Constantinople en 381- omettait de mentionner cette double appartenance. Son but principal, à l'époque, était en fait de lutter contre une hérésie qui niait que l'Esprit Saint procédait du Père. Cela, cependant, n'avait jamais mené à de quelconques problèmes en Orient. Mais lorsqu'en Espagne, en 589, les Wisigoths ariens se convertirent au catholicisme, on trouva que le Credo était imprécis sur ce point. Aussi ce fut là, en Espagne, et à ce moment, que l'on ajouta au Credo les mots "Filioque" ("Filioque", en latin, signifie "et du Fils"; l'Esprit Saint procède du Père "et du Fils"). La pratique passa ensuite en Italie du nord-est, puis dans le monde franc. Il semble que le concile d'Aix-la-Chapelle, en 809, ait confirmé le fait. Les décrets du concile furent approuvés par le pape Léon III, mais Rome précisa cependant que la doctrine portée par la modification textuelle était juste mais qu'il convenait d'éviter la formule "filioque" dans la liturgie. Rome pensait que l'on pouvait ainsi énoncer le dogme d'une façon plus claire sans, cependant, modifier la liturgie. Ce dernier point est peut-être à mettre au compte de la volonté de ne pas froisser Constantinople. La pratique, en Occident, ne suivit pas les avis du pape et le "Filioque", dans le Credo dit à la messe, finit par s'imposer aussi à Rome

Ainsi, au long d'une histoire de quatre cents ans, les Eglises d'Occident et d'Orient qui, comme le dit un auteur, commencèrent d'être les deux moitiés d'une même Eglise, ne firent ensuite que se préparer à la division. Mais il fallut encore attendre jusqu'à la première moitié du XIème siècle pour qu'elles deviennent des Eglises définitivement rivales. En 867 eut lieu ce que l'on appelle le Schisme de Photius. La querelle, toujours byzantine, se développa cette fois sur la base que le patriarche de Constantinople, Ignace, avait refusé, en 857, la communion au régent Bardas, coupable d'inceste public. Le régent déposa le patriarche et le remplaça par Photius, un protégé. Ignace représentait, de plus, le parti des moines, qui entendait prendre sa revanche des violences de l'époque de l'Iconoclasme. L'époque, cependant, ne s'y prêtait pas puisque les Bulgares menaçaient l'Empire et ne permettaient pas une quelconque division. Le patriarche déposé, comme Photius, firent appel à Rome, à Nicolas Ier. Photius perdit et lui comme l'empereur préfèrèrent rompre avec Rome plutôt que se soumettre. Photius, de plus, dénonca l'admission par Rome de la double procession du Saint-Esprit et s'opposa à l'introduction des termes "Filioque" dans le Credo de Constantinople. Ce schisme, cependant, ne semble pas avoir été réellement ressenti en Orient: l'ancien patriarche fut restauré dans ses droits en 869 et les autres patriarches de l'Est déclarèrent qu'ils avaient de toute façon accepté la décision du pape dès le moment où celui-ci l'avait prise. Mais l'opinion de Photius persista dans l'Empire byzantin du fait que Photius laissa un parti anti-occidental après lui. Le schisme de Photius avait en fait exprimé en une seule fois les rancoeurs de plusieurs siècles et avait porté les accusations d'hérésie contre l'Occident à un point jamais atteint. Les Latins avaient été traités de "menteurs, ennemis de Dieu et précurseurs de l'Antéchrist". Le schisme de Photius, de plus, se situait à une époque où Occident et Orient étaient en compétition pour l'évangélisation des Balkans et de l'Europe centrale: c'est l'époque où Cyrille et Méthode partaient en mission dans les Balkans, en Bulgarie et Moravie. Ce sera finalement le patriarche Cérulaire (1043-1058) qui, sans aucune raison apparente d'ailleurs, rompra définitivement avec Rome, fermant toutes les églises latines à Constantinople et lançant des anathèmes. Le légat de Rome l'excommuniera le 16 juillet 1054, prenant bien soin de préciser que l'excommunication ne visait que le patriarche sans inclure l'empereur ni le peuple de l'Empire byzantin. Mais, comme l'Eglise d'Orient avait déjà trop pris, depuis trop longtemps, l'habitude d'obéir à Constantinople et à l'empereur, la plupart des autres patriarches orientaux rallièrent le schisme. C'est ce schisme qui dure encore aujourd'hui. Les conciles de Lyon (1274) et de Florence (1439), plutôt que de sincères efforts de rapprochement de la part de l'Eglise orthodoxe comme on le croit trop souvent, ne furent que des tentatives opportunistes des Byzantins d'obtenir l'aide de l'Occident contre la menace musulmane. L'Eglise d'Orient s'était définitivement ancrée dans son attitude grecque et anti-occidentale

Les Carolingiens et l'Eglise d'Orient

Pour ce qui est des Carolingiens proprement dit, une première controverse sur la double procession de l'Esprit Saint eut lieu avec les envoyés de Constantin V Copronyme, au synode de Gentilly, près Paris, qui fut tenu en 767 sous le règne de Pépin. La querelle iconoclate faisait rage à l'époque dans l'Empire byzantin et les envoyés de l'empereur essayèrent de plus de rallier les Francs à leur campagne contre les icônes. Mais sans succès. La décision franque s'approfondit lorsque le pape Adrien Ier envoya une traduction -malheureusement imparfaite- des actes du Second Concile de Nicée. Le texte qui parvint aux évêques francs présentait en fait les décisions de Nicée comme obligeant à vénérer les images avec la révérence réservé à Dieu et aux saints. D'où que les évêques francs en vinrent à craindre que leurs peuples, pour beaucoup tout juste convertis du paganisme, ne soient tentés, par une telle conception des images, d'y revenir... Les Francs, de plus, considéraient avec mépris les formes élaborées qu'employaient les Grecs pour vénérer Dieu et l'empereur byzantin. Ils les tenaient pour serviles ou idolâtres. Les Francs, en fait, rejetaient tout autant les décisions iconoclastes de 754 que le concile de Nicée (787) -tel qu'il leur avait été traduit. Les Francs avaient des formes imagées de Dieu et des saintes et saints et ils entendaient continuer des les révérer, tout en refusant le type d'adoration qu'ils pensait requis par le concile de Nicée. Leur réponse fut alors une réfutation, en 85 chapitres, qui fut apportée au pape en 790 par un abbé franc, Angilbert. Cette réfutation, qui fut ensuite étendue et à laquelle on ajouta des citations de la Patristique et d'autres arguments, devint les célèbres "Libri Carolini" (dits aussi "Capitulaire sur les images"). Ces textes induisaient aussi le refus que le patriarche et l'empereur d'Orient imposent leurs conciles au monde franc. On notera avec intérêt que le clergé franc, à partir d'une fausse traduction du concile de Nicée, n'était pas loin, en fait, de ce qui y avait été décidé: les images des saints, les reliques, les saints eux-mêmes ne devaient recevoir qu'un certain type de vénération ("opportuna adoratio") alors que seul Dieu pouvait recevoir l'"adoration" ("adoratio", "proskynesis"). Le pape, en 794, envoya une réponse dans laquelle il exposait les vraies idées de Nicée, mais il semble, étrangement, que les Francs n'en eurent jamais connaissance. Les évêques francs, cette même année, au synode de Francfort, énoncèrent à nouveau, formellement, leurs thèses. Deux légats du pape, qui étaient présents au synode, ne firent rien pour éclaircir le malentendu. Charlemagne envoya les actes du synode à Rome. Les choses en restèrent là un temps, le Second Concile de Nicée n'étant pas reconnu dans le royaume franc. Il est probable que la religion n'est pas à la seule base de ces évènements car la politique, alors, consiste en mouvements divers et frictions entre Charlemagne et Byzance. Rotrude, la fille de Charlemagne, par exemple, avait été fiancée au fils d'Irène, Constantin VI, mais ces fiançailles avaient été rompues par Irène. Enfin, l'on était sur la lancée des évènements qui allaient mener au sacre de l'an 800. On est étonné de voir, par ailleurs, que le malentendu et la position de l'Eglise franque persistèrent encore sous le règne de Louis le Pieux. Alors que, pendant la seconde persécution iconoclaste, l'empereur de Byzance, Michel II, avait écrit à Louis le Pieux pour demander le retour des exilés grecs favorables aux icônes qui avaient trouvé refuge chez les Francs et pour énoncer l'entière question de la vénération des images et attaquer ceux qui les vénéraient, l'empereur des Francs proposa au pape Eugène II (824-827), que les évêques francs se réunissent pour élaborer un texte sur le sujet. Les évêques se réunirent à Paris en 825 et adoptèrent un texte strictement semblable à celui de Francfort: bien que proposant une voie moyenne, les évêques francs, en fait, penchaient nettement pour l'iconoclasme. Les images, disaient-ils, ne peuvent être tolérées que comme simples ornements et le pape Adrien Ier était blâmé pour le soutien qu'il apportait au Second Concile de Nicée. L'empereur sembla effrayé de ce qui avait été décidé et il demanda aux deux évêques qui apportaient les actes à Rome -Jérémias de Sens et Jonas d'Orléans- d'omettre tout passage qui pourrait offenser le pape. L'empereur écrivit même lui-même au pape, disant qu'il avait réellement voulu aider le pape dans ses discussions avec Byzance, par le biais de citations utiles tirées des Pères de l'Eglise. Rien de plus n'est connu sur la suite... On sait seulement qu'une correspondance au sujet des images continua encore un temps entre l'Eglise franque et Rome et que les décrets du concile de Nicée, favorables aux images, furent finalement progressivement acceptés dans tout l'empire carolingien. Le pape Jean VIII (872-882) envoya une meilleure traduction des actes de Nicée qui, enfin, levèrent le malentendu... Quelques cas d'iconoclasmes se virent cependant encore dans le monde franc. Il n'est pas impossible que les questions religieuses liées à Byzance aient été, d'autre part, un autre aspect du jeu complexe qui se jouait entre les Francs, le pape et l'Empire d'Orient