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Les Carolingiens et le concept d'Apocalypse

L'idée d'un royaume de Dieu sur Terre vient du judaïsme, lorsque celui-ci devint la proie des puissances régionales du Moyen-Orient: les Juifs en vinrent alors à souhaiter l'action de Dieu qui restaurerait l'antique puissance d'Israël, menant, par la victoire sur les ennemis et le Messie -le sauveur- au règne de Dieu et d'Israël sur Terre -un royaume messianique, suivi de la rénovation du monde et une résurrection universelle. Ces idées se retrouvent, ainsi, dans les textes apocalyptiques de l'Ancien Testament, le livre d'Hénoch ou le quatrième livre livre d'Esdras et les attentes messianiques étaient encore très présentes au moment de Jésus-Christ. L'enseignement de Jésus rompt avec cette conception, car elle annonce un royaume spirituel de Dieu, qui libère l'Homme du péché. L'enseignement nouveau du Christ rompt donc avec le "millénarisme" juif. Seule l'Apocalypse de Jean reprend ces idées et semble se rapprocher des textes juifs. Un terme de mille ans est, dans ce cas, l'intermède qui fait que Dieu vainc le Diable une première fois, au terme desquels celui-ci reprend le combat, mais est finalement vaincu, ce qui ouvre le Jugement Dernier et, donc, le réel et définitif règne de Dieu dans un univers renouvelé. Cette vision catholique de l'Apocalypse n'est donc pas seulement un règne de Dieu sur Terre, mais une étape, finale, dans l'ultime déchaînement des forces du Mal contre Dieu

Les conceptions de l'Apocalypse se rattachant au millénarisme juif se maintinrent cependant et bon nombre de chrétiens, particulièrement en Asie Mineure, continuèrent de rattacher l'Apocalypse de Jean au royaume "terrestre" du Messie. Ce millénarisme, ainsi, devint la base de diverses hérésies. L'Eglise officielle, surtout par Origène, au IIIème siècle -sur la base de son explication néo-platonicienne des Ecritures, finit par faire disparaître cette tendance dans l'Eglise. Cette influence se fit surtout sentir chez les Chrétiens d'Orient du fait de l'influence qu'Origène y exerça et le millénarisme hérétique ne se fit quasiment plus sentir. Dans l'Ouest de l'Empire romain, par contre, le millénarisme "terrestre" se perpétua plus longtemps, se mêlant à l'"âge d'or" des auteurs latins et trouvant une force certaine en tant que réponse de l'Eglise aux épreuves des persécutions de l'Empire romain. Encore au Vème siècle, St Augustin fut, un temps, un adepte de ces idées millénaristes hérétiques mais il finit par définir la position officielle de l'Eglise d'Occident sur ce point, y mettant ainsi fin, comme Origène en Orient, aux millénarismes hérétiques. L'Apocalypse de Jean, à l'Ouest, cependant, ne deviendra pas suspecte comme elle le devint pour les chrétiens de l'Est: Augustin recommendera le commentaire de Tychonius, bien qu'un donatiste. Ce sont ces conceptions augustiniennes qui perdureront jusqu'aux temps carolingiens. Augustin, de plus, mit en place la théorie des deux cités, la Cité céleste, qui connaissait déjà les promesses de l'Apocalypse et la Cité terrestre qui ne les connaissait pas, les deux cités coexistant, dans l'Eglise, jusqu'à la survenue de la fin des Temps

Les conceptions apocalyptiques, d'une façon générale, peuvent aussi bien déboucher sur l'idée d'un pouvoir fort, amenant l'ordre sur Terre que sur des conceptions plus "démocratiques" et contestataires, justifiant des attitudes de contestation face aux injustices du monde. A ces considérations se mêlerent, de plus, différents éléments développés par le christianisme pour intégrer le concept d'empire dans le dogme: l'empereur romain, dès Constantin, devient l'obstacle à l'Antéchrist, le "Dernier Empereur" règnant 120 ans avant l'évènement. Un calcul précis des temps, sur le mode des 6 jours de la Création et du repos du 7ème jour, amena à définir, par ailleurs, une chronologie du monde en 6000 ans. L'Incarnation ayant eu lieu en l'an 5500 avant le Christ, les 6000 ans, donc la fin des Temps, devait survenir en l'an 500. Les troubles de la fin de l'Empire romain ne démentirent pas ces calculs mais St Jérôme et St Augustin (dans la perspective de sa condamnation du millénarisme en tant qu'hérésie), repoussèrent l'origine des temps à l'an 5200 avt. J.-C., repoussant donc la fin des Temps jusqu'en l'an 800. De là, il semble que des tendances hérétiques milléranistes réparaissent après la chute de l'Empire romain (des indices en existent chez Grégoire de Tours et cela, dans le contexte du retour du paganisme dans les campagnes de l'Ouest du fait des désordres mérovingiens). Pour ce qui est des Carolingiens, l'an 800 étant, donc, la nouvelle date de la fin des Temps, on procéda, de nouveau, à un réajustement de la chronologie, plaçant l'origine des temps à l'an 5000 avt. J.-C. Bède le Vénérable et d'autres théologiens de l'époque carolingienne transférèrent donc la date de la fin des Temps à l'an Mil. L'occupation du trône byzantin par une femme -Irène- et le couronnement de l'an 800, cependant, restèrent marqués de l'angoisse de la fin des Temps (voir aussi le dôme de la Chapelle Palatine). La renaissance de l'Empire dans sa partie occidentale, de plus, marqua le transfert à l'Ouest de toute la symbolique romaine ancienne, en terme d'Apocalypse, de l'empereur romain. Charlemagne devenait ainsi le détenteur du concept de "Dernier Empereur". A la fin des temps carolingiens, cependant, le fatidique an 1000 approchant, on ne procéda pas à un nouvel ré-arrangement des dates et un véritable millénarisme se développa. Ce fut le millénarisme de l'an Mil: l'Antéchrist allait survenir, puis le Jugement Dernier. C'est cela qui explique pourquoi Otton III fit ouvrir la tombe de Charlemagne en l'an 1000, marquant par là la continuité impériale et le fait que l'Empire restait le dernier rempart contre l'Antéchrist et c'est aussi ce qui explique un deuxième aspect du millénarisme, celui de la Paix de Dieu, ce mouvement venu du peuple et des clercs et né du plus profond du désordre féodal d'alors. La fin des Temps n'étant toujours pas survenue, la question finit par se dissoudre peu ou prou dans l'évolution de l'histoire, mais les signes -ou les annonces- de la fin des Temps ne cessant pas. Le millénarisme, à partir de la Renaissance -et sans compter son influence importante sur les Réformés- tendit à ses versions laïques, telles, pour finir, le marxisme ou le nazisme, par exemple

La Chapelle Palatine d'Aix est conçue par référence à la Cité Céleste telle que décrite dans l'Apocalypse: le périmètre extérieur de la coupole mesure 144 pieds carolingiens, la Jérusalem céleste mesurant 144 coudées; la coupole figurait le Christ de l'Apocalypse de Jean et les 24 vieillards; d'autres mosaïques ajoutaient à ces références; ou le trône de Charlemagne était placé à l'Ouest. On notera aussi qu'une pomme de pin était placée au sommet de la coupole, symbole d'éternité et que l'on retrouvait dans l'atrium de la basilique St-Pierre à Rome